Mamie a vieillit. Elle a beaucoup vieillit. Je me souviens d'elle "jeune", enfin quand elle était une jeune grand-mère, une grand-mère de 60 ans, qu'elle revenait chaque jour des vacances qu'on passait chez elle et papi les bras portant des courses - du lait, de la viande, de la salade, du fromage, des flans. Je me souviens qu'elle revenait du supermarché toujours trop tard pour mon grand-père, alors ils s'engueulaient et nous les gosses, on assistait au spectacle. Je me souviens de ma grand-mère qui faisait ses valises et menaçait de partir, parce que c'était assez, elle en avait trop fait, elle voulait être tranquille maintenant, loin de la marmaille et du mari. Je me souviens de ma grand-mère préparant à manger, je la revois mitonner la viande panée maison, la meilleure que j'ai jamais mangé. Je me souviens aussi qu'elle nous emmenait mes cousins et moi à la plage, pour le goûter, un beignet chaud sortant de la poêle. On l'achetait à un tunisien avec qui ma grand-mère échangeait quelques mots, ils parlaient du pays. Ma grand-mère était si nostalgique de la Tunisie, où elle a vécue quand le pays était sous protectorat français. Sousse. Elle venait de Sousse. Elle s'en souvenait bien de cette jeunesse, et aussi de la guerre, et du retour en France, la France où il faisait si froid comparé à la chaleur d'une petite ville d'Afrique du Nord, une petite ville où la vie avait été si douce. Je me souviens de ma grand-mère qui me recoiffait toujours. Je devais avoir les cheveux bien tirés, et puis de beaux habits qu'on enlevait une fois arrivés à la maison pour ne pas les salir. Je garde aujourd'hui cette habitude de me changer quand j'arrive chez moi, pour ne pas tâcher mes vêtements. Je me souviens de ma grand-mère qui me tirait du lit pour aller à la messe (je détestais ça), puisqu'il n'était bien sûr pas question de louper le sermon du padre. Je me souviens de ma grand-mère qui fumait des fine 120 bleu en regardant la télé. Je me souviens d'elle conduisant sa Peugeot 106 rouge à 4 vitesses, toujours en surrégime, en injuriant les autres automobilistes qui manœuvraient tous affreusement mal si on écoutait la fréquence des insultes que ma grand-mère leur lançait. Je me souviens qu'elle portait un rouge à lèvres rose fushia quand elle sortait, ça, du fond de teint en couches épaisses et des boucles d'oreilles clipées. Je me souviens de sa coupe de cheveux. Ma grand-mère a toujours porté les cheveux courts, blonds. Je ne l'ai jamais vu avec une autre coupe et parfois je me demande quand a-t-elle commencé à se coiffer comme ça ? J'aimerais aussi lui demander si elle a été heureuse de la vie qu'elle a eu, mais je ne peux plus parce que ma grand-mère a oublié. Aujourd'hui sa mémoire, c'est nous, ceux qui l'ont connu, ceux qu'elle a élevé, ceux qu'elle a croisé, ceux à qui elle a fait des sermons, ceux à qui elle envoyait des cartes postales ou des chèques. Nous, on se souvient. Elle, elle a tout oublié, à part nous aimer.
mardi 15 janvier 2019
Mamimia
Mamie a vieillit. Elle a beaucoup vieillit. Je me souviens d'elle "jeune", enfin quand elle était une jeune grand-mère, une grand-mère de 60 ans, qu'elle revenait chaque jour des vacances qu'on passait chez elle et papi les bras portant des courses - du lait, de la viande, de la salade, du fromage, des flans. Je me souviens qu'elle revenait du supermarché toujours trop tard pour mon grand-père, alors ils s'engueulaient et nous les gosses, on assistait au spectacle. Je me souviens de ma grand-mère qui faisait ses valises et menaçait de partir, parce que c'était assez, elle en avait trop fait, elle voulait être tranquille maintenant, loin de la marmaille et du mari. Je me souviens de ma grand-mère préparant à manger, je la revois mitonner la viande panée maison, la meilleure que j'ai jamais mangé. Je me souviens aussi qu'elle nous emmenait mes cousins et moi à la plage, pour le goûter, un beignet chaud sortant de la poêle. On l'achetait à un tunisien avec qui ma grand-mère échangeait quelques mots, ils parlaient du pays. Ma grand-mère était si nostalgique de la Tunisie, où elle a vécue quand le pays était sous protectorat français. Sousse. Elle venait de Sousse. Elle s'en souvenait bien de cette jeunesse, et aussi de la guerre, et du retour en France, la France où il faisait si froid comparé à la chaleur d'une petite ville d'Afrique du Nord, une petite ville où la vie avait été si douce. Je me souviens de ma grand-mère qui me recoiffait toujours. Je devais avoir les cheveux bien tirés, et puis de beaux habits qu'on enlevait une fois arrivés à la maison pour ne pas les salir. Je garde aujourd'hui cette habitude de me changer quand j'arrive chez moi, pour ne pas tâcher mes vêtements. Je me souviens de ma grand-mère qui me tirait du lit pour aller à la messe (je détestais ça), puisqu'il n'était bien sûr pas question de louper le sermon du padre. Je me souviens de ma grand-mère qui fumait des fine 120 bleu en regardant la télé. Je me souviens d'elle conduisant sa Peugeot 106 rouge à 4 vitesses, toujours en surrégime, en injuriant les autres automobilistes qui manœuvraient tous affreusement mal si on écoutait la fréquence des insultes que ma grand-mère leur lançait. Je me souviens qu'elle portait un rouge à lèvres rose fushia quand elle sortait, ça, du fond de teint en couches épaisses et des boucles d'oreilles clipées. Je me souviens de sa coupe de cheveux. Ma grand-mère a toujours porté les cheveux courts, blonds. Je ne l'ai jamais vu avec une autre coupe et parfois je me demande quand a-t-elle commencé à se coiffer comme ça ? J'aimerais aussi lui demander si elle a été heureuse de la vie qu'elle a eu, mais je ne peux plus parce que ma grand-mère a oublié. Aujourd'hui sa mémoire, c'est nous, ceux qui l'ont connu, ceux qu'elle a élevé, ceux qu'elle a croisé, ceux à qui elle a fait des sermons, ceux à qui elle envoyait des cartes postales ou des chèques. Nous, on se souvient. Elle, elle a tout oublié, à part nous aimer.
jeudi 10 janvier 2019
Dans un an
7 janvier 2019. Les fêtes sont passées et je m'apprête à
passer l'après-midi avec S. C'est la première amie que je vois en cette
nouvelle année. Je suis dans la région et après lui avoir souhaité mes
meilleurs voeux pour les 365 jours à venir, je retrouve S. à la terrasse
ensoleillée d'un café du quartier de la vieille ville. Elle arrive un peu en
retard mais ma table est placée en face d'un beau rayon de soleil, alors je
patiente sans broncher. Avec 15 minutes de retard, elle arrive, suivi par un
chiot. Elle m'avait parlé cet été de son envie d'adopter un chien, voilà chose
faite. Elle est heureuse d'avoir ce petit être dans sa vie et je me réjouis
pour elle. Elle a donné à la petite chienne un nom russe, façon princesse. Le
chien attire les regards de tous les passants, S. répond à leur questions,
sourire au lèvres et regard pétillant. Puis elle me parle de ses projets de
boulot, elle voudrait monter son entreprise, elle a une idée géniale, les
compétences, tout pour réussir mais voilà, elle doute. Elle n'est pas sûre
d'avoir les épaules pour vendre son projet aux financeurs, elle hésite. Le
doute la submerge et la paralyse. Je lui réponds que c'est un peu ça aussi la vie,
qu'il faut apprendre à apprivoiser cette peur, la peur de tout rater. Moi aussi
je la connais, cette voix, qui parfois, au démarrage d'un projet vous dit
"c'est dur, tu sais, de réussir, tu ne préfèrerais pas ne rien tenter ? Au
moins tu ne risquerais pas d'échouer...". Je conseille donc à S. de penser
pas à pas, jour après jour, petite victoire par petite victoire. Finalement, le
plus souvent, ce qui est dur c'est le commencement, ensuite, quand la machine
est lancée, on est dans l'euphorie de l'action, on ne pense plus au résultat.
Le livre est écrit, le gâteau est cuit, le film est produit, peu importe de
quel projet il s'agit. En fait le plus dur, souvent, c'est de commencer en
faisant fi de la possibilité de l'échec... et quand on y réfléchit bien, où
commence la réussite et où finit l'échec ? Et vice versa. Les échecs de
certains sont les gloires d'autres. Le plus dur, c'est de penser à ce qu'on
pourrait faire sans jamais le faire, sans jamais commencer. Le plus dur c'est
de fantasmer qu'un jour, on fera ci ou ça et de reporter indéfiniment le
projet. Alors je conseille à S. de commencer. Passer un coup de fil par
exemple. Un seul coup de fil c'est parfois ce qu'il faut pour bâtir un empire.
Et puis quand on se quitte, je sens qu'elle doute encore, bien sûr, moi aussi
je doute. Alors je lui donne un truc que j'ai appris dans un livre de
philosophie new age -ou développement personnel, chacun le nommera comme il
veut- : imagines-toi dans un an, jour pour jour, à compter d'aujourd'hui.
Visualises ce que tu portes, où et avec tu travailles, qui t'entoures, qu'as-tu
accompli cette dernière année ? Et puis écris ce que tu vois. Certains appellent
ça la pensée créatrice, en expliquant qu'imaginer son futur avec précision
permet aux choses imaginées de se réaliser. Moi, je vois ça comme un
tranquillisant, comme quand, enfant, on se trouve dans une situation qu'on
subit, et qu'on pense très fort qu'un jour, on sera grand, et loin de tout ça.
Un jour, on fera ce qu'on voudra. Cette puissance mentale-là, qui nous pousse à
nous dépasser, à faire de longues études, de courtes études, à acheter un
appartement ou à vendre une maison, à nous marier ou à divorcer, cette
force-là, elle est toujours quelque part en nous. Et quand je fais des listes
de choses que je vois dans un an, c'est une façon de me dire que tout peut
changer. Ce changement, on peut l'accompagner ou le subir. Pour ma part,
je me plais à l'écrire.
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