mardi 15 janvier 2019

Mamimia



Mamie a vieillit. Elle a beaucoup vieillit. Je me souviens d'elle "jeune", enfin quand elle était une jeune grand-mère, une grand-mère de 60 ans, qu'elle revenait chaque jour des vacances qu'on passait chez elle et papi les bras portant des courses - du lait, de la viande, de la salade, du fromage, des flans. Je me souviens qu'elle revenait du supermarché toujours trop tard pour mon grand-père, alors ils s'engueulaient et nous les gosses, on assistait au spectacle. Je me souviens de ma grand-mère qui faisait ses valises et menaçait de partir, parce que c'était assez, elle en avait trop fait, elle voulait être tranquille maintenant, loin de la marmaille et du mari. Je me souviens de ma grand-mère préparant à manger, je la revois mitonner la viande panée maison, la meilleure que j'ai jamais mangé. Je me souviens aussi qu'elle nous emmenait mes cousins et moi à la plage, pour le goûter, un beignet chaud sortant de la poêle. On l'achetait à un tunisien avec qui ma grand-mère échangeait quelques mots, ils parlaient du pays. Ma grand-mère était si nostalgique de la Tunisie, où elle a vécue quand le pays était sous protectorat français. Sousse. Elle venait de Sousse. Elle s'en souvenait bien de cette jeunesse, et aussi de la guerre, et du retour en France, la France où il faisait si froid comparé à la chaleur d'une petite ville d'Afrique du Nord, une petite ville où la vie avait été si douce. Je me souviens de ma grand-mère qui me recoiffait toujours. Je devais avoir les cheveux bien tirés, et puis de beaux habits qu'on enlevait une fois arrivés à la maison pour ne pas les salir. Je garde aujourd'hui cette habitude de me changer quand j'arrive chez moi, pour ne pas tâcher mes vêtements. Je me souviens de ma grand-mère qui me tirait du lit pour aller à la messe (je détestais ça), puisqu'il n'était bien sûr pas question de louper le sermon du padre. Je me souviens de ma grand-mère qui fumait des fine 120 bleu en regardant la télé. Je me souviens d'elle conduisant sa Peugeot 106 rouge à 4 vitesses, toujours en surrégime, en injuriant les autres automobilistes qui manœuvraient tous affreusement mal si on écoutait la fréquence des insultes que ma grand-mère leur lançait. Je me souviens qu'elle portait un rouge à lèvres rose fushia quand elle sortait, ça, du fond de teint en couches épaisses et des boucles d'oreilles clipées. Je me souviens de sa coupe de cheveux. Ma grand-mère a toujours porté les cheveux courts, blonds. Je ne l'ai jamais vu avec une autre coupe et parfois je me demande quand a-t-elle commencé à se coiffer comme ça ? J'aimerais aussi lui demander si elle a été heureuse de la vie qu'elle a eu, mais je ne peux plus parce que ma grand-mère a oublié. Aujourd'hui sa mémoire, c'est nous, ceux qui l'ont connu, ceux qu'elle a élevé, ceux  qu'elle a croisé, ceux à qui elle a fait des sermons, ceux à qui elle envoyait des cartes postales ou des chèques. Nous, on se souvient. Elle, elle a tout oublié, à part nous aimer.