* Les prénoms ont été changés
"On ne dit pas non à ces gens là", c'est ainsi qu'on me résume la mission, une mission d'accompagnatrice de princesse venant à Paris pour trois semaines de congés. Journaliste de profession, je suis introduite dans ce milieu, celui du luxe, par un ami proche de la société qui gère les chauffeurs de cette clientèle, la clientèle de luxe, et comme je réunis les conditions d'embauche, à savoir parler anglais, bien présenter et parler français, je suis engagée. J'accepte d'être disponible 7 jours sur 7, et joignable 24h/24h "On ne dit pas non à ces gens là, alors annule tous tes rendez-vous". La paye est de 10€ nets de l'heure auxquels s'ajoutent, me promet-on, les pourboires "ces clients-là sont très généreux". La Princesse quinquagénaire décrite par mes responsables comme "très gentille" est installée dans un palace de la rive gauche avec son époux (le Prince), deux de leurs 4 enfants, et deux assistantes, Linda, la première, qui sera mon interlocutrice, et Sophie, que je croiserai de temps à autre au cours du séjour. Les clients ont réservé 3 voitures pour le voyage, 3 Mercedes avec chauffeur : une pour la princesse, une pour le prince et enfin une pour les "enfants", 2 jeunes filles d'une vingtaine d'années.
Premier jour. 11h, devant l'hôtel. Je rencontre d'abord les chauffeurs qui m'expliquent que les clients n'arriveront pas tout de suite. Ces grands gaillards tirés à quatre épingles venus d'Europe de l'Est sont habitués de ce genre de mission. Puis, à ma grande surprise, rien ne se passe dans l'immédiat. On attend. 30 minutes, 1 heure, 1h30, 2h, et après 2h30, les clients arrivent, et à ce moment-là, tout va très vite. Les chauffeurs sautent dans les voitures et roulent vers l'entrée de l'hôtel, car il faut toujours faire en sorte que les voitures soient en bas des marches avant que les clients n'aient finit de les descendre. "On ne fait pas attendre ces gens-là".
Dans la Mercedes qui nous mène au restaurant on écoute de la musique traditionnelle du pays de la princesse, demande express de celle-ci. Cette musique, on l'entendra tous les jours pendant 21 jours, et fort, car son altesse aime la musique et chante en battant la mesure. Arrivés devant le restaurant, Linda me tend un billet de 100€ Allez manger, vous avez une heure. 45 minutes plus tard, 3 appels en absence de Linda. Les clients attendent leurs voitures. Hasard ou malchance la barrière du parking ne se relève pas. Impossible de sortir. Les chauffeurs arriveront quelques minutes trop tard, quelques minutes qui décideront le Prince à rentrer à l'hôtel en taxi. Même si l'hôtel n'est qu'à 7 minutes à pied. Suite à cet évènement, le prince suspendra son chauffeur pour une semaine. On ne fait pas attendre ces clients.
La Princesse veut marcher. Cette dernière, Linda et moi entamons donc une promenade à pas lents, très lents, car Madame va à son rythme et nous suivons, jamais l'inverse. Tous les jours nous marcherons à ce rythme et arpenterons à peu de choses près les mêmes rues de Paris -rue Bonaparte, rue des Saint Pères, rue de Lille, rue du Faubourg Saint Honoré, avenue des Champs Elysées, Avenue Georges V, Avenue Montaigne - c'est pour cela que Princesse voulait une accompagnatrice, pour marcher sans se poser de questions. Tout à coup, elle veut s'assoir, elle n'en peut plus, elle veut boire, maintenant, tout de suite, on s'installe donc dans le salon de thé d'un hôtel 4 étoiles du quartier. Princesse ne s'adresse jamais aux serveurs et lorsque son café arrive, ce n'est pas elle mais Linda qui ouvre le sachet de sucre, le verse dans le café et touille.
16h. Tout le monde est servi. Princesse va mieux, et par conséquent, Linda aussi. Régulièrement, je reçois des textos du chauffeur qui me demande où nous sommes, je comprendrai plus tard que le chauffeur n'est jamais loin, si les clients veulent la voiture, elle doit arriver dans l'instant. On ne fait pas attendre ces clients.
17h. Nous entrons dans une puis une autre boutique de luxe, où l'on nous déroule le tapis rouge. Les vendeurs nous installe sur des canapés, à des tables, sur des fauteuils, nous proposent un rafraichissement ou une boisson chaude, puis nous montrent les dernières collections, nous apportent telle taille de vêtement, telle parure de bijoux... « le joaillier a dessiné un collier sur mesure pour mon mariage » raconte Princesse à notre interlocutrice chez tel joaillier. Puis elle me montre des photos d'elle sur son portable, des photos d'elle plus grosse, plus mince, plus jeune, au mariage d'une de ses filles en Inde, au spa, à bicyclette... Elle m'explique qu'elle a du poids à perdre, elle parlera beaucoup de ces 10 derniers kilos, ils sont tenaces et ça la contrarie d'avoir grossi. 10 000 pas par jour, c'est l'objectif du séjour à Paris, objectif qu'on ne tiendra pas mais pour l'heure, Madame semble très motivée.
Ni trop près ni trop loin. Il faut savoir être à la bonne place et y rester. Chez un créateur de mode, je marche près de Linda et de Princesse, c'est alors qu'en en reculant, Linda m'écrase le pied. Elle me fusille du regard. Je comprends tout de suite que je suis trop près d'elles.
18h. Retour à l'hôtel. Les chauffeurs et moi devons attendre les instructions. On ne part pas tant qu'on ne nous a pas dit de partir m'expliquent-ils. Les chauffeurs me racontent que parfois, ces clients-là prennent un 4X4, roulent, et stoppent le 4X4 au milieu de la rue. « C'est nous qui sortons vite de nos bagnoles pour garer le 4X4 » conclue le chauffeur.
21h. Départ pour le restaurant, un italien du 7ème arrondissement avec vue sur la tour Eiffel, où deux tables sont réservées, une table pour les clients et une table pour nous -les chauffeurs et moi. Nous commandons sans regarder les prix, mais la leçon de ce midi étant bien intégrée, nous précisons au serveur que nous devons finir de diner avant les clients. Ce sont ces derniers qui payent les deux additions, mais les chauffeurs tiennent à manger dehors « ça nous met mal à l'aise de manger dans la même pièce que les clients, ça nous met mal à l'aise de nous faire inviter ». Quand il n'y a pas de table pour nous, Linda donne 50€ par personne comme budget repas et c'est cela que préfèrent les chauffeurs « on mange pour 7€ et on garde le billet pour faire des courses pour nos gosses, nous on s'en fout de manger au resto ».
Deuxième jour. Chez Tel créateur, avenue Montaigne, Princesse a repéré plusieurs pièces que Linda essaye à sa place (elles n'ont pas la même carrure mais qu'importe). Linda sort de la cabine, une robe en dentelle par dessus son chemisier blanc, et tout le monde trouve ça fabuleux. La robe coûte plusieurs milliers d'euros, c'est le prince qui reviendra la payer, nous avons besoin de lui pour ce genre de transaction. Le chauffeur me raconte qu'en sortant de la boutique le prince a eu l'air embêté dépenser autant pour une robe, « ça doit l'emmerder quand même » commente-t-il. Pour l’heure, son altesse a froid en cette fin Octobre, nous achetons donc une doudoune (2000€) que Linda règle, car Princesse n'a pas d'argent sur elle, ni sac, ni rien, à part son téléphone qu'elle tend à Linda quand elle ne veut plus le porter.
C'est aussi Linda qui me glisse des billets de 100€ de pourboire. C'est simple, elle a toujours un billet vert à dégainer. Un coup à la vendeuse, un coup au bagagiste de l'hôtel, un coup au portier, un coup au chauffeur.
Les achats terminés, Princesse et moi entrons dans la voiture mais à ma grande surprise, sans Linda. Cela n'a pourtant pas l'air d'étonner Madame qui, arrivée à l'hôtel, souhaite que je l'accompagne dans sa chambre. Sauf qu'en plus de ne pas avoir de sac, elle ne se souvient pas de son numéro de chambre et elle est perdue. Me voilà donc à demander à la concierge de l'hôtel de nous accompagner dans les étages pour retrouver la chambre de Madame. Perdues au deuxième étage du palace récemment rénové, je décide d'appeler Linda. C'est la chambre 232! me crie-t-elle au téléphone. Arrivées à la 232, une dame nous ouvre. C'est Sophie, la deuxième assistante, une autre employée de la famille qui reste toujours à l'hôtel, dans la chambre, je ne sais pas exactement ce qu'elle y fait, le chauffeur pense qu'elle aide Princesse à s'habiller.
La journée suivante tourne autour d'un défi principal : trouver une robe blanche à Anna, une des filles du couple princier. Et pendant que Linda, les autres assistants aux 4 coins du monde (il y a au moins une à Los Angeles) et moi-même écumons les boutiques pour prendre en photo les robes blanches des plus grands créateurs, Princesse Anna est avec sa soeur (leur mère les appelles « the girls »), leur chauffeur et leur accompagnatrice/garde du corps, Christine, que les chauffeurs surnomme Bruce Lee. En fin d’après-midi nous rejoignons the girls au café de Flore. Je m'installe à une table avec Bruce Lee qui me raconte que quand elle a commencé à travailler avec ces clients, il y a 20 ans, il était interdit de les regarder dans les yeux « ça a changé depuis, mais à l'époque », me raconte-t-elle, « on ne pouvait même pas téléphoner sans se faire engueuler... une fois une princesse m'a lancé "je t'ai permis de téléphoner?" alors que je mettais en place un périmètre de sécurité ».
Cinquième jour : rendez-vous à 15h à la clinique de chirurgie esthétique, un grand appartement aménagé, planquée avenue Montaigne dans un immeuble pierre de taille, où tout le monde sourit (ou est-ce la peau tirée qui fait cet effet?). J'attends installée dans une salle remplie de magazines féminins et au loin, j'entends les cris de Madame (de petits cris de douleur lancinants mais étouffés, les cris de quelqu'un qui n'ose pas crier) se faisant faire des injections (elle aura le visage plein de bleus les jours suivants) tout en écoutant, amusée, les commentaires des chirurgiens qui parlent à leurs patientes en les tutoyant. Linda aussi se fait injecter le liquide qui rend son visage si figé et payera le tout sur une seule addition.
Le chauffeur est exaspéré : « J'en ai marre de ces missions, ces clients-là sont toujours à faire des caprices, ils ont une logique en forme de queue de cochon ». Par exemple, Princesse ne supporte pas qu'il téléphone au volant. Un midi, Linda lui a passé le combiné et il s'est fait maudire par Princesse. A bout de nerfs, il est parti déjeuner seul « ils n'ont qu'à changer de chauffeur s'ils ne sont pas content ». Après le repas, sentant le malaise, Linda lui a glissé 200€ pour se faire pardonner.
Les jours qui suivent se ressemblent. On déjeune vers 14h, puis on écume les boutiques pour acheter toutes sortes de choses, des choses chères mais pas toujours, et parfois, dans des quantités astronomiques -ceinture corset (1), manteau (1), gâteaux (1 paquet), robe de soirée (1), sac en cuir (1), sac en moumoute (1), gilet en moumoute (1), pashmina (2), pantalon beige (2 fois le même), théière (3), magazines chez le bouquiniste (3), parfum (3), parfum pour cheveux (4), bonnet (4), dentifrice blanchissant (5), crème (7), sérum (7), mascara (7), magazines (15) - ensuite on boit du thé, de l’eau minérale à température et on mange des gâteaux (maintenant, quand le chauffeur me demande où nous en sommes, je lui envoie « gâteaux » il comprend tout de suite) avant de passer à l'hôtel, puis d'aller diner.
L'enjeu chaque jour est d'arriver au restaurant avant que les cuisines ne ferment, mais c'est compliqué. Un jour, au moment de partir pour le restaurant, Princesse a voulu passer à la pharmacie pour acheter des gants de crin (nous avons acheté tous ceux qui étaient exposés, soit une dizaine). Un chauffeur me raconte qu'une fois, il a accompagné une princesse à l'aéroport, une princesse qui a payé 400 000€ pour que l'avion l'attende. « On ne fait pas attendre ses gens-là, c'est eux qui se font attendre ».
La deuxième semaine, le fils de Linda et celui de Princesse nous rejoignent, le premier est l'assistant du deuxième. Il y a aussi une cousine de Madame qui arrive, et la compagne américaine du fils de Linda. Je reste dans mon rôle, accompagner, guider, aider à descendre les escaliers, à traverser aux passages piétons, tenir compagnie, donner quelques informations sur Paris, manger des gâteaux, faire l'intermédiaire entre son altesse et la populace (elle n'aime pas la foule, ni les trottinettes automatiques qui ont la côte à Paris depuis quelques mois), boire du thé, sourire aux blagues de Princesse que je ne comprends jamais vraiment, prendre et annuler des dizaines de réservations de restaurant (Prince ne veut pas manger aux tables étoilées ni dans les rues sombres de Paris), donner les bonnes informations au chauffeur et bien me tenir. Quand je craque, je me plains aux chauffeurs qui m'écoutent et me racontent quelques anecdotes pour me changer les idées. Ils se sont par exemple rendus compte qu'un homme extérieur à la famille ne peut pas donner un objet à Madame. Si elle oublie ses lunettes dans la voiture, le chauffeur doit me donner les lunettes, pour que je les donne à son altesse, et gare à ceux qui ne respectent pas la chaîne royale.
Les chauffeurs me répètent que cette princesse est gentille. Je leur réponds qu'elle est gentille tant qu'elle n'est pas contrariée. Un jour qu'il pleut, elle décide de faire du shopping dans une galerie marchande (nous n'avons pas visité un seul musée du séjour). Là- bas, sur un stand de maquillage, l'adorable vendeuse se plie en quatre pour satisfaire Mesdames, mais parfois, elle ne comprend pas bien ce que Mesdames veulent (moi non plus d'ailleurs), en conséquence, Princesse s'assoit et boude, agacée que la vendeuse débordée ne lise pas dans ses pensées. Un autre après-midi, Madame souhaite se balader dans le 5ème arrondissement, je la guide donc place de la Sorbonne, mais arrivées devant la façade de l'Université vieille de plusieurs siècles, nous nous arrêtons pour admirer... l'hôtel. Plus tard, la rue Mouffetard atteinte, Princesse veut immédiatement repartir en voiture. Elle tape des mains pour sommer le chauffeur de rapidement fermer la porte. Elle a froid, même sa doudoune à 2000€ sur le dos.
Quand approche la fin de la mission, je me rends compte que j'ai bel et bien un rôle dans cette organisation. Mais attention, je ne dois pas oublier que je reste à leur service, je suis là pour exécuter les ordres Nous voulons aller aux champs Elysées, nous vous suivons et plus tard appelez le chauffeur, qu'il vienne nous chercher aux Champs Elysées, mais nous ne savons pas encore à quel niveau. Ne pas poser de questions, ça agace Princesse. Se contenter de dire oui quand elle veut quelque chose et anticiper le plus possible ses désirs. Alors oui, c'est vrai, je suis invitée à boire le thé dans un hôtel de luxe Place Vendôme (68€ le thé et les gâteaux, formule minimum), oui je flâne chez les plus grands stylistes, mais je reste leur employée, ne vous méprenez pas, elles et moi, nous ne sommes pas égales. Après le thé, je vais aux toilettes, elles veulent partir au même moment, elles ne m'attendent pas, je dois courir pour sauter dans la voiture. Elles veulent de l'eau, c'est maintenant, Où est mon eau? me demande Madame 2 minutes après que j'ai commandé, et puis le dernier jour, le 21ème jour, après 21 jours passés ensemble donc, c'est Linda qui me dit au revoir, pas la princesse.
On ne dit pas non à ces gens-là, pas plus qu'au revoir et à bientôt.