"Il n'y a pas de peine dans l'amour" me répète ma mère. Je ne comprends pas vraiment cette phrase, alors maman m'explique qu'elle a entendu ça dans une des (nombreuses) conférences filmées d'un (énième) de ses maîtres spirituels. C'est son truc à ma mère les gourous. "Il n'y a pas de peine dans l'amour" insiste-t-elle. J'ai l'impression qu'elle cherche à me consoler. Elle fume derrière l'écran de son ordinateur, elle est un peu ailleurs, sur Facebook, sur Youtube, mais je le vois bien, qu'elle essaie de me consoler.
Mon histoire avec M est en train de s'achever. Il n'y a rien à faire. Pourtant, je ne m'explique pas ce qui a vrillé entre M et moi, quand, ou pourquoi. Un jour on allait bien, on parlait à la première personne du pluriel "nous habiterons une grande maison" "nous la choisirons avec un grand salon" "nous chinerons nos meubles" "nous serons le couple idéal" "nous échapperons à l'ennui, nous." Et puis un jour, comme ça, on s'est remis à parler à la première personne du singulier "je dois trouver un meilleur travail" "je voudrais vivre à Londres" "je vais faire mes bagages." Alors quand ma mère me rappelle, en allant fermer la fenêtre pour arrêter le courant d'air qui fait claquer les portes, qu'"il n'y a pas de peine dans l'amour", je lui réponds que si, bien sûr que si maman, qu'il y en a, la peine arrive en même temps que la crise, je le sais maman, puisque je le vis. La peine de se dire que c'est difficile, en fait, d'être un (couple). La peine de se dire que maintenant, "nous" sera un souvenir, "nous" ne fera plus de projets, en tout cas ce "nous"-là. Ce "nous"-là, on en parlera au passé désormais. La peine est bien là maman, la peine c'est quand on ne conjugue plus ses phrases au futur. Et à la seconde où je finis cette phrase, je réalise en regardant la Seine à l'horizon, qu'il dit peut-être vrai son maître spirituel, à maman. La peine, ça commence peut-être quand l'amour s'en va, alors oui, peut-être que c'est vrai, que de la peine, dans l'amour, il n'y en a pas.

