samedi 20 février 2021

Il n’y a pas de peine dans l’amour


"Il n'y a pas de peine dans l'amour" me répète ma mère. Je ne comprends pas vraiment cette phrase, alors maman m'explique qu'elle a entendu ça dans une des (nombreuses) conférences filmées d'un (énième) de ses maîtres spirituels. C'est son truc à ma mère les gourous. "Il n'y a pas de peine dans l'amour" insiste-t-elle. J'ai l'impression qu'elle cherche à me consoler. Elle fume derrière l'écran de son ordinateur, elle est un peu ailleurs, sur Facebook, sur Youtube, mais je le vois bien, qu'elle essaie de me consoler.

Mon histoire avec M est en train de s'achever. Il n'y a rien à faire. Pourtant, je ne m'explique pas ce qui a vrillé entre M et moi, quand, ou pourquoi. Un jour on allait bien, on parlait à la première personne du pluriel "nous habiterons une grande maison" "nous la choisirons avec un grand salon" "nous chinerons nos meubles" "nous serons le couple idéal" "nous échapperons à l'ennui, nous." Et puis un jour, comme ça, on s'est remis à parler à la première personne du singulier "je dois trouver un meilleur travail" "je voudrais vivre à Londres" "je vais faire mes bagages." Alors quand ma mère me rappelle, en allant fermer la fenêtre pour arrêter le courant d'air qui fait claquer les portes, qu'"il n'y a pas de peine dans l'amour", je lui réponds que si, bien sûr que si maman, qu'il y en a, la peine arrive en même temps que la crise, je le sais maman, puisque je le vis. La peine de se dire que c'est difficile, en fait, d'être un (couple). La peine de se dire que maintenant, "nous" sera un souvenir, "nous" ne fera plus de projets, en tout cas ce "nous"-là. Ce "nous"-là, on en parlera au passé désormais. La peine est bien là maman, la peine c'est quand on ne conjugue plus ses phrases au futur. Et à la seconde où je finis cette phrase, je réalise en regardant la Seine à l'horizon, qu'il dit peut-être vrai son maître spirituel, à maman. La peine, ça commence peut-être quand l'amour s'en va, alors oui, peut-être que c'est vrai, que de la peine, dans l'amour, il n'y en a pas.


jeudi 18 février 2021

On ne dit pas non à ces gens-là




* Les prénoms ont été changés

"On ne dit pas non à ces gens là", c'est ainsi qu'on me résume la mission, une mission d'accompagnatrice de princesse venant à Paris pour trois semaines de congés. Journaliste de profession, je suis introduite dans ce milieu, celui du luxe, par un ami proche de la société qui gère les chauffeurs de cette clientèle, la clientèle de luxe, et comme je réunis les conditions d'embauche, à savoir parler anglais, bien présenter et parler français, je suis engagée. J'accepte d'être disponible 7 jours sur 7, et joignable 24h/24h "On ne dit pas non à ces gens là, alors annule tous tes rendez-vous". La paye est de 10€ nets de l'heure auxquels s'ajoutent, me promet-on, les pourboires "ces clients-là sont très généreux". La Princesse quinquagénaire décrite par mes responsables comme "très gentille" est installée dans un palace de la rive gauche avec son époux (le Prince), deux de leurs 4 enfants, et deux assistantes, Linda, la première, qui sera mon interlocutrice, et Sophie, que je croiserai de temps à autre au cours du séjour. Les clients ont réservé 3 voitures pour le voyage, 3 Mercedes avec chauffeur : une pour la princesse, une pour le prince et enfin une pour les "enfants", 2 jeunes filles d'une vingtaine d'années.


Premier jour. 11h, devant l'hôtel. Je rencontre d'abord les chauffeurs qui m'expliquent que les clients n'arriveront pas tout de suite. Ces grands gaillards tirés à quatre épingles venus d'Europe de l'Est sont habitués de ce genre de mission. Puis, à ma grande surprise, rien ne se passe dans l'immédiat. On attend. 30 minutes, 1 heure, 1h30, 2h, et après 2h30, les clients arrivent, et à ce moment-là, tout va très vite. Les chauffeurs sautent dans les voitures et roulent vers l'entrée de l'hôtel, car il faut toujours faire en sorte que les voitures soient en bas des marches avant que les clients n'aient finit de les descendre. "On ne fait pas attendre ces gens-là".


Dans la Mercedes qui nous mène au restaurant on écoute de la musique traditionnelle du pays de la princesse, demande express de celle-ci. Cette musique, on l'entendra tous les jours pendant 21 jours, et fort, car son altesse aime la musique et chante en battant la mesure. Arrivés devant le restaurant, Linda me tend un billet de 100€ Allez manger, vous avez une heure. 45 minutes plus tard, 3 appels en absence de Linda. Les clients attendent leurs voitures. Hasard ou malchance la barrière du parking ne se relève pas. Impossible de sortir. Les chauffeurs arriveront quelques minutes trop tard, quelques minutes qui décideront le Prince à rentrer à l'hôtel en taxi. Même si l'hôtel n'est qu'à 7 minutes à pied. Suite à cet évènement, le prince suspendra son chauffeur pour une semaine. On ne fait pas attendre ces clients.


La Princesse veut marcher. Cette dernière, Linda et moi entamons donc une promenade à pas lents, très lents, car Madame va à son rythme et nous suivons, jamais l'inverse. Tous les jours nous marcherons à ce rythme et arpenterons à peu de choses près les mêmes rues de Paris -rue Bonaparte, rue des Saint Pères, rue de Lille, rue du Faubourg Saint Honoré, avenue des Champs Elysées, Avenue Georges V, Avenue Montaigne - c'est pour cela que Princesse voulait une accompagnatrice, pour marcher sans se poser de questions. Tout à coup, elle veut s'assoir, elle n'en peut plus, elle veut boire, maintenant, tout de suite, on s'installe donc dans le salon de thé d'un hôtel 4 étoiles du quartier. Princesse ne s'adresse jamais aux serveurs et lorsque son café arrive, ce n'est pas elle mais Linda qui ouvre le sachet de sucre, le verse dans le café et touille.


16h. Tout le monde est servi. Princesse va mieux, et par conséquent, Linda aussi. Régulièrement, je reçois des textos du chauffeur qui me demande où nous sommes, je comprendrai plus tard que le chauffeur n'est jamais loin, si les clients veulent la voiture, elle doit arriver dans l'instant. On ne fait pas attendre ces clients.


17h. Nous entrons dans une puis une autre boutique de luxe, où l'on nous déroule le tapis rouge. Les vendeurs nous installe sur des canapés, à des tables, sur des fauteuils, nous proposent un rafraichissement ou une boisson chaude, puis nous montrent les dernières collections, nous apportent telle taille de vêtement, telle parure de bijoux... « le joaillier a dessiné un collier sur mesure pour mon mariage » raconte Princesse à notre interlocutrice chez tel joaillier. Puis elle me montre des photos d'elle sur son portable, des photos d'elle plus grosse, plus mince, plus jeune, au mariage d'une de ses filles en Inde, au spa, à bicyclette... Elle m'explique qu'elle a du poids à perdre, elle parlera beaucoup de ces 10 derniers kilos, ils sont tenaces et ça la contrarie d'avoir grossi. 10 000 pas par jour, c'est l'objectif du séjour à Paris, objectif qu'on ne tiendra pas mais pour l'heure, Madame semble très motivée. 


Ni trop près ni trop loin. Il faut savoir être à la bonne place et y rester. Chez un créateur de mode, je marche près de Linda et de Princesse, c'est alors qu'en en reculant, Linda m'écrase le pied. Elle me fusille du regard. Je comprends tout de suite que je suis trop près d'elles.


18h. Retour à l'hôtel. Les chauffeurs et moi devons attendre les instructions. On ne part pas tant qu'on ne nous a pas dit de partir m'expliquent-ils. Les chauffeurs me racontent que parfois, ces clients-là prennent un 4X4, roulent, et stoppent le 4X4 au milieu de la rue. « C'est nous qui sortons vite de nos bagnoles pour garer le 4X4 » conclue le chauffeur.


21h. Départ pour le restaurant, un italien du 7ème arrondissement avec vue sur la tour Eiffel, où deux tables sont réservées, une table pour les clients et une table pour nous -les chauffeurs et moi. Nous commandons sans regarder les prix, mais la leçon de ce midi étant bien intégrée, nous précisons au serveur que nous devons finir de diner avant les clients. Ce sont ces derniers qui payent les deux additions, mais les chauffeurs tiennent à manger dehors « ça nous met mal à l'aise de manger dans la même pièce que les clients, ça nous met mal à l'aise de nous faire inviter ». Quand il n'y a pas de table pour nous, Linda donne 50€ par personne comme budget repas et c'est cela que préfèrent les chauffeurs « on mange pour 7€ et on garde le billet pour faire des courses pour nos gosses, nous on s'en fout de manger au resto ».


Deuxième jour. Chez Tel créateur, avenue Montaigne, Princesse a repéré plusieurs pièces que Linda essaye à sa place (elles n'ont pas la même carrure mais qu'importe). Linda sort de la cabine, une robe en dentelle par dessus son chemisier blanc, et tout le monde trouve ça fabuleux. La robe coûte plusieurs milliers d'euros, c'est le prince qui reviendra la payer, nous avons besoin de lui pour ce genre de transaction. Le chauffeur me raconte qu'en sortant de la boutique le prince a eu l'air embêté dépenser autant pour une robe, « ça doit l'emmerder quand même » commente-t-il. Pour l’heure, son altesse a froid en cette fin Octobre, nous achetons donc une doudoune (2000€) que Linda règle, car Princesse n'a pas d'argent sur elle, ni sac, ni rien, à part son téléphone qu'elle tend à Linda quand elle ne veut plus le porter. 


C'est aussi Linda qui me glisse des billets de 100€ de pourboire. C'est simple, elle a toujours un billet vert à dégainer. Un coup à la vendeuse, un coup au bagagiste de l'hôtel, un coup au portier, un coup au chauffeur.


Les achats terminés, Princesse et moi entrons dans la voiture mais à ma grande surprise, sans Linda. Cela n'a pourtant pas l'air d'étonner Madame qui, arrivée à l'hôtel, souhaite que je l'accompagne dans sa chambre. Sauf qu'en plus de ne pas avoir de sac, elle ne se souvient pas de son numéro de chambre et elle est perdue. Me voilà donc à demander à la concierge de l'hôtel de nous accompagner dans les étages pour retrouver la chambre de Madame. Perdues au deuxième étage du palace récemment rénové, je décide d'appeler Linda. C'est la chambre 232! me crie-t-elle au téléphone. Arrivées à la 232, une dame nous ouvre. C'est Sophie, la deuxième assistante, une autre employée de la famille qui reste toujours à l'hôtel, dans la chambre, je ne sais pas exactement ce qu'elle y fait, le chauffeur pense qu'elle aide Princesse à s'habiller.


La journée suivante tourne autour d'un défi principal : trouver une robe blanche à Anna, une des filles du couple princier. Et pendant que Linda, les autres assistants aux 4 coins du monde (il y a au moins une à Los Angeles) et moi-même écumons les boutiques pour prendre en photo les robes blanches des plus grands créateurs, Princesse Anna est avec sa soeur (leur mère les appelles « the girls »), leur chauffeur et leur accompagnatrice/garde du corps, Christine, que les chauffeurs surnomme Bruce Lee. En fin d’après-midi nous rejoignons the girls au café de Flore. Je m'installe à une table avec Bruce Lee qui me raconte que quand elle a commencé à travailler avec ces clients, il y a 20 ans, il était interdit de les regarder dans les yeux « ça a changé depuis, mais à l'époque », me raconte-t-elle, « on ne pouvait même pas téléphoner sans se faire engueuler... une fois une princesse m'a lancé "je t'ai permis de téléphoner?" alors que je mettais en place un périmètre de sécurité ».


Cinquième jour : rendez-vous à 15h à la clinique de chirurgie esthétique, un grand appartement aménagé, planquée avenue Montaigne dans un immeuble pierre de taille, où tout le monde sourit (ou est-ce la peau tirée qui fait cet effet?). J'attends installée dans une salle remplie de magazines féminins et au loin, j'entends les cris de Madame (de petits cris de douleur lancinants mais étouffés, les cris de quelqu'un qui n'ose pas crier) se faisant faire des injections (elle aura le visage plein de bleus les jours suivants) tout en écoutant, amusée, les commentaires des chirurgiens qui parlent à leurs patientes en les tutoyant. Linda aussi se fait injecter le liquide qui rend son visage si figé et payera le tout sur une seule addition.


Le chauffeur est exaspéré : « J'en ai marre de ces missions, ces clients-là sont toujours à faire des caprices, ils ont une logique en forme de queue de cochon ». Par exemple, Princesse ne supporte pas qu'il téléphone au volant. Un midi, Linda lui a passé le combiné et il s'est fait maudire par Princesse. A bout de nerfs, il est parti déjeuner seul « ils n'ont qu'à changer de chauffeur s'ils ne sont pas content ». Après le repas, sentant le malaise, Linda lui a glissé 200€ pour se faire pardonner.


Les jours qui suivent se ressemblent. On déjeune vers 14h, puis on écume les boutiques pour acheter toutes sortes de choses, des choses chères mais pas toujours, et parfois, dans des quantités astronomiques -ceinture corset (1), manteau (1), gâteaux (1 paquet), robe de soirée (1), sac en cuir (1), sac en moumoute (1), gilet en moumoute (1), pashmina (2), pantalon beige (2 fois le même), théière (3), magazines chez le bouquiniste (3), parfum (3), parfum pour cheveux (4), bonnet (4), dentifrice blanchissant (5), crème (7), sérum (7), mascara (7), magazines (15) - ensuite on boit du thé, de l’eau minérale à température et on mange des gâteaux (maintenant, quand le chauffeur me demande où nous en sommes, je lui envoie « gâteaux » il comprend tout de suite) avant de passer à l'hôtel, puis d'aller diner. 


L'enjeu chaque jour est d'arriver au restaurant avant que les cuisines ne ferment, mais c'est compliqué. Un jour, au moment de partir pour le restaurant, Princesse a voulu passer à la pharmacie pour acheter des gants de crin (nous avons acheté tous ceux qui étaient exposés, soit une dizaine). Un chauffeur me raconte qu'une fois, il a accompagné une princesse à l'aéroport, une princesse qui a payé 400 000€ pour que l'avion l'attende. « On ne fait pas attendre ses gens-là, c'est eux qui se font attendre ».


La deuxième semaine, le fils de Linda et celui de Princesse nous rejoignent, le premier est l'assistant du deuxième. Il y a aussi une cousine de Madame qui arrive, et la compagne américaine du fils de Linda. Je reste dans mon rôle, accompagner, guider, aider à descendre les escaliers, à traverser aux passages piétons, tenir compagnie, donner quelques informations sur Paris, manger des gâteaux, faire l'intermédiaire entre son altesse et la populace (elle n'aime pas la foule, ni les trottinettes automatiques qui ont la côte à Paris depuis quelques mois), boire du thé, sourire aux blagues de Princesse que je ne comprends jamais vraiment, prendre et annuler des dizaines de réservations de restaurant (Prince ne veut pas manger aux tables étoilées ni dans les rues sombres de Paris), donner les bonnes informations au chauffeur et bien me tenir. Quand je craque, je me plains aux chauffeurs qui m'écoutent et me racontent quelques anecdotes pour me changer les idées. Ils se sont par exemple rendus compte qu'un homme extérieur à la famille ne peut pas donner un objet à Madame. Si elle oublie ses lunettes dans la voiture, le chauffeur doit me donner les lunettes, pour que je les donne à son altesse, et gare à ceux qui ne respectent pas la chaîne royale.


Les chauffeurs me répètent que cette princesse est gentille. Je leur réponds qu'elle est gentille tant qu'elle n'est pas contrariée. Un jour qu'il pleut, elle décide de faire du shopping dans une galerie marchande (nous n'avons pas visité un seul musée du séjour). Là- bas, sur un stand de maquillage, l'adorable vendeuse se plie en quatre pour satisfaire Mesdames, mais parfois, elle ne comprend pas bien ce que Mesdames veulent (moi non plus d'ailleurs), en conséquence, Princesse s'assoit et boude, agacée que la vendeuse débordée ne lise pas dans ses pensées. Un autre après-midi, Madame souhaite se balader dans le 5ème arrondissement, je la guide donc place de la Sorbonne, mais arrivées devant la façade de l'Université vieille de plusieurs siècles, nous nous arrêtons pour admirer... l'hôtel. Plus tard, la rue Mouffetard atteinte, Princesse veut immédiatement repartir en voiture. Elle tape des mains pour sommer le chauffeur de rapidement fermer la porte. Elle a froid, même sa doudoune à 2000€ sur le dos.

   

Quand approche la fin de la mission, je me rends compte que j'ai bel et bien un rôle dans cette organisation. Mais attention, je ne dois pas oublier que je reste à leur service, je suis là pour exécuter les ordres Nous voulons aller aux champs Elysées, nous vous suivons et plus tard appelez le chauffeur, qu'il vienne nous chercher aux Champs Elysées, mais nous ne savons pas encore à quel niveau. Ne pas poser de questions, ça agace Princesse. Se contenter de dire oui quand elle veut quelque chose et anticiper le plus possible ses désirs. Alors oui, c'est vrai, je suis invitée à boire le thé dans un hôtel de luxe Place Vendôme (68€ le thé et les gâteaux, formule minimum), oui je flâne chez les plus grands stylistes, mais je reste leur employée, ne vous méprenez pas, elles et moi, nous ne sommes pas égales. Après le thé, je vais aux toilettes, elles veulent partir au même moment, elles ne m'attendent pas, je dois courir pour sauter dans la voiture. Elles veulent de l'eau, c'est maintenant, Où est mon eau? me demande Madame 2 minutes après que j'ai commandé, et puis le dernier jour, le 21ème jour, après 21 jours passés ensemble donc, c'est Linda qui me dit au revoir, pas la princesse.


On ne dit pas non à ces gens-là, pas plus qu'au revoir et à bientôt.

mardi 15 janvier 2019

Mamimia



Mamie a vieillit. Elle a beaucoup vieillit. Je me souviens d'elle "jeune", enfin quand elle était une jeune grand-mère, une grand-mère de 60 ans, qu'elle revenait chaque jour des vacances qu'on passait chez elle et papi les bras portant des courses - du lait, de la viande, de la salade, du fromage, des flans. Je me souviens qu'elle revenait du supermarché toujours trop tard pour mon grand-père, alors ils s'engueulaient et nous les gosses, on assistait au spectacle. Je me souviens de ma grand-mère qui faisait ses valises et menaçait de partir, parce que c'était assez, elle en avait trop fait, elle voulait être tranquille maintenant, loin de la marmaille et du mari. Je me souviens de ma grand-mère préparant à manger, je la revois mitonner la viande panée maison, la meilleure que j'ai jamais mangé. Je me souviens aussi qu'elle nous emmenait mes cousins et moi à la plage, pour le goûter, un beignet chaud sortant de la poêle. On l'achetait à un tunisien avec qui ma grand-mère échangeait quelques mots, ils parlaient du pays. Ma grand-mère était si nostalgique de la Tunisie, où elle a vécue quand le pays était sous protectorat français. Sousse. Elle venait de Sousse. Elle s'en souvenait bien de cette jeunesse, et aussi de la guerre, et du retour en France, la France où il faisait si froid comparé à la chaleur d'une petite ville d'Afrique du Nord, une petite ville où la vie avait été si douce. Je me souviens de ma grand-mère qui me recoiffait toujours. Je devais avoir les cheveux bien tirés, et puis de beaux habits qu'on enlevait une fois arrivés à la maison pour ne pas les salir. Je garde aujourd'hui cette habitude de me changer quand j'arrive chez moi, pour ne pas tâcher mes vêtements. Je me souviens de ma grand-mère qui me tirait du lit pour aller à la messe (je détestais ça), puisqu'il n'était bien sûr pas question de louper le sermon du padre. Je me souviens de ma grand-mère qui fumait des fine 120 bleu en regardant la télé. Je me souviens d'elle conduisant sa Peugeot 106 rouge à 4 vitesses, toujours en surrégime, en injuriant les autres automobilistes qui manœuvraient tous affreusement mal si on écoutait la fréquence des insultes que ma grand-mère leur lançait. Je me souviens qu'elle portait un rouge à lèvres rose fushia quand elle sortait, ça, du fond de teint en couches épaisses et des boucles d'oreilles clipées. Je me souviens de sa coupe de cheveux. Ma grand-mère a toujours porté les cheveux courts, blonds. Je ne l'ai jamais vu avec une autre coupe et parfois je me demande quand a-t-elle commencé à se coiffer comme ça ? J'aimerais aussi lui demander si elle a été heureuse de la vie qu'elle a eu, mais je ne peux plus parce que ma grand-mère a oublié. Aujourd'hui sa mémoire, c'est nous, ceux qui l'ont connu, ceux qu'elle a élevé, ceux  qu'elle a croisé, ceux à qui elle a fait des sermons, ceux à qui elle envoyait des cartes postales ou des chèques. Nous, on se souvient. Elle, elle a tout oublié, à part nous aimer.

jeudi 10 janvier 2019

Dans un an


7 janvier 2019. Les fêtes sont passées et je m'apprête à passer l'après-midi avec S. C'est la première amie que je vois en cette nouvelle année. Je suis dans la région et après lui avoir souhaité mes meilleurs voeux pour les 365 jours à venir, je retrouve S. à la terrasse ensoleillée d'un café du quartier de la vieille ville. Elle arrive un peu en retard mais ma table est placée en face d'un beau rayon de soleil, alors je patiente sans broncher. Avec 15 minutes de retard, elle arrive, suivi par un chiot. Elle m'avait parlé cet été de son envie d'adopter un chien, voilà chose faite. Elle est heureuse d'avoir ce petit être dans sa vie et je me réjouis pour elle. Elle a donné à la petite chienne un nom russe, façon princesse. Le chien attire les regards de tous les passants, S. répond à leur questions, sourire au lèvres et regard pétillant. Puis elle me parle de ses projets de boulot, elle voudrait monter son entreprise, elle a une idée géniale, les compétences, tout pour réussir mais voilà, elle doute. Elle n'est pas sûre d'avoir les épaules pour vendre son projet aux financeurs, elle hésite. Le doute la submerge et la paralyse. Je lui réponds que c'est un peu ça aussi la vie, qu'il faut apprendre à apprivoiser cette peur, la peur de tout rater. Moi aussi je la connais, cette voix, qui parfois, au démarrage d'un projet vous dit "c'est dur, tu sais, de réussir, tu ne préfèrerais pas ne rien tenter ? Au moins tu ne risquerais pas d'échouer...". Je conseille donc à S. de penser pas à pas, jour après jour, petite victoire par petite victoire. Finalement, le plus souvent, ce qui est dur c'est le commencement, ensuite, quand la machine est lancée, on est dans l'euphorie de l'action, on ne pense plus au résultat. Le livre est écrit, le gâteau est cuit, le film est produit, peu importe de quel projet il s'agit. En fait le plus dur, souvent, c'est de commencer en faisant fi de la possibilité de l'échec... et quand on y réfléchit bien, où commence la réussite et où finit l'échec ? Et vice versa. Les échecs de certains sont les gloires d'autres. Le plus dur, c'est de penser à ce qu'on pourrait faire sans jamais le faire, sans jamais commencer. Le plus dur c'est de fantasmer qu'un jour, on fera ci ou ça et de reporter indéfiniment le projet. Alors je conseille à S. de commencer. Passer un coup de fil par exemple. Un seul coup de fil c'est parfois ce qu'il faut pour bâtir un empire. Et puis quand on se quitte, je sens qu'elle doute encore, bien sûr, moi aussi je doute. Alors je lui donne un truc que j'ai appris dans un livre de philosophie new age -ou développement personnel, chacun le nommera comme il veut- : imagines-toi dans un an, jour pour jour, à compter d'aujourd'hui. Visualises ce que tu portes, où et avec tu travailles, qui t'entoures, qu'as-tu accompli cette dernière année ? Et puis écris ce que tu vois. Certains appellent ça la pensée créatrice, en expliquant qu'imaginer son futur avec précision permet aux choses imaginées de se réaliser. Moi, je vois ça comme un tranquillisant, comme quand, enfant, on se trouve dans une situation qu'on subit, et qu'on pense très fort qu'un jour, on sera grand, et loin de tout ça. Un jour, on fera ce qu'on voudra. Cette puissance mentale-là, qui nous pousse à nous dépasser, à faire de longues études, de courtes études, à acheter un appartement ou à vendre une maison, à nous marier ou à divorcer, cette force-là, elle est toujours quelque part en nous. Et quand je fais des listes de choses que je vois dans un an, c'est une façon de me dire que tout peut changer. Ce changement, on peut l'accompagner ou le subir.  Pour ma part, je me plais à l'écrire. 

vendredi 22 juin 2018

Cette rencontre-là

Bientôt minuit trente. Le wagon de la sept est bondé. C’est la fête de la musique. Tout Paris est de sortie. On s’installe, il nous reste une dizaine d’arrêts avant notre changement. On vient de traverser le parc de La Villette, c’était un peu éprouvant, alors on se pose. On a faim et on est un peu fatigué. C’est là qu’il arrive. Une cannette d’Oasis et un sac plastique à la main. Il a l’air un peu éméché. Il est allé voir le match avec ses amis raconte-t-il. Et puis il voit la guitare. Il veut chanter. Il demande à ce qu’on lui joue un air, il veut chanter. Il demande à ce qu’on lui fasse une place pour s’assoir. Il s’installe. La guitare démarre. Les yeux de l’inconnu changent. Son regard s’adoucit, ses épaules se mettent à bouger, comme si la musique entrait dans son corps. Et puis il commence à chanter. Quelque chose se passe, là dans ce wagon, entre les stations Stalingrad et Le Peletier. C’est de la magie. D’un coup le silence se fait autour de la guitare et de la voix. On sort nos téléphones, il faut filmer ça. On se tait autour de cette voix et de cette guitare. On sait que ce moment est rare, unique. Ce gars faisait peur à tout le monde en entrant dans le wagon, et maintenant on pleure tous en l’écoutant chanter. Station Le Peletier, on descend, lui aussi. Il me demande quel métro il doit prendre pour Ivry. Je lui réponds de rester sur le même quai et de prendre le prochain train. Accolade. Il me dit « tu me protèges », je lui réponds « toi aussi » et je suis sûre, vraiment sûre que c’est vrai. Cette rencontre-là, je ne sais pas encore de quoi, mais elle me protègera.


vendredi 15 juin 2018

Une vue


C'est beau, une vue. Une vue mer, une vue montagne, une vue forêt, une vue rivière, une vue buildings, une vue parc, une vue tour Eiffel... ou une vue toits. Les toits de Paris sous les nuages, les toits de Paris sous les oiseaux, les toits de Paris et leur cheminées fumantes, les toits de Paris et son ciel aux couleurs changeantes. 
C'est beau une vue. 

Une chambre avec vue. 
Ma chambre avec vue. 
Ma vue sur les toits de Paris, d'un nouveau chez moi si petit, mais si immenseaussi. 
Cette vue là c'est du bonheur, du bonheur dans un cadre, du bonheur derrière une vitre qui s'ouvre. 
C'est mon Gustav Klimt à moi, là dans la chambre, la chambre qui est aussi le salon et la cuisine. Une pièce unique et toute petite mais qui compte deux fenêtres, deux tableaux, deux accès, deux possibilités. 
Cette vue m'apaise, cette vue m'inspire, cette vue me transporte. 
Loin, là-bas, là-bas derrière, où les oiseaux vont en volant, sûrs de connaître leur destination mais pas le chemin qu'ils emprunteront.




vendredi 8 juin 2018

Dansez vous dis-je



Ça commence alors que j’écoute un concert de flamenco dans une petite salle, quelque part en Espagne. Ça chante, ça danse, ça tape du pied. Plus vite, plus fort, encore plus vite, encore plus fort. Devant les musiciens, les danseurs, les regarder devient hypnotique. Comme si être vivant devait s’entendre, se sentir. Alors on tape du pied plus fort encore, comme pour dire je suis là, vivant, je le crie, je le danse, je le joue. Du bruit, de la sueur, des talons qui claquent. Des talons qui entraînent avec eux les talons du public. Minute après minute, les yeux de ceux qui sont hors de la scène grandissent, on regarde de moins en moins si sur la table le verre est vide ou s’il reste des cacahuètes dans la coupelle, on regarde la vie, là, maintenant. La vie qui fait du bruit, le bruit qui résonne dans le corps, le corps qui veut se lever, danser, oui, dansez, sinon, comme disait Pina, nous sommes perdus.